Je suis un débutant qui essaye de bien faire.


Il s’agira d’inventer de nouvelles formes de spectacles. Des spectacles plus intimes. Devant une famille. Devant un groupe d’amis. Des spectacles sans grandes exigences techniques. Des spectacles de proximité. Des spectacles très mobiles. Des spectacles qui font revivre les troubadours et les batteurs de planche d’antan, ces femmes et ces hommes qui allaient de village en village. Parce qu’il faudra que nous nous y mettions toutes et tous, nous les gens, pour aider les artistes de chez nous à se relever. Ils payent un lourd tribut à la crise du COVID-19. Si nous voulons les aider, il ne faut pas attendre demain. Si nous voulons les aider, il s’agit d’inventer dès ce soir. Il s’agit de préparer le mois de juin et les mois d’été. De parler entre soi. Aussi, nous pourrions rêver de lecture d’un soir, chez les gens, en petits comités, par les auteurs de chez nous. Aussi, nous pourrions rêver de soirées chansons, unplugged, chez les gens, en petits comités, par des auteurs, compositeurs et artistes interprètes de chez nous. Aussi, nous pourrions rêver de soirées théâtre avec un ou deux comédiens, avec des décors minimalistes ou sans décor du tout, chez les gens, en petits comités, avec des acteurs de chez nous. Aussi, nous pourrions rêver de spectacles de rue, dans des jardins, chez les gens, en petits comités, avec des circassiens de chez nous. Ce ne serait pas gratuit, bien sûr. Ce serait même fort bien rémunéré par les gens qui accueillent. Pour marquer le coup. Pour marquer la solidarité. Les gens savent bien que les artistes confinés ont perdu beaucoup, énormément, et jusqu’à leur vie, parfois, durant ces mois de confinement. Moi, j’ai confiance dans les gens. Pour inventer. Pour accueillir. Pour célébrer. Le monde très compliqué peut être un monde très simple. Les artistes n’auraient qu’à dire qu’ils sont disponibles. Ils ont tous une page FB, les artistes. Les gens n’auraient qu’à faire leur choix. Ils ont tous une page FB, les gens. De partage en partage, ça pourrait s'épanouir très vite. Benoît Coppée - 26 mai 2020


Séance de travail en visioconférence pour "Les Aimables" série de livres pour enfants avec Nicolas Viot et Diane Drory - 18 mai 2020


Chaque texte que j’écris et que je publie, c’est nourri de ce sentiment pas modeste du tout qu’il pourra aider l’Humanité, un homme ou une femme, quelque part. Sinon, je ne me donnerais pas tout ce mal à oser ma plume, à oser mon âme, à oser ma sensibilité. Benoît Coppée


Je ne lis pas tous les journaux, bien sûr. Je n'écoute pas toutes les radios, bien sûr. Mais dans ce que je lis et ce que j'écoute, ce matin, aucune mention spéciale pour les infirmières et infirmiers dont, aujourd'hui, c'est la fête internationale. C'est un événement, ce silence. Un événement à lire comme les files devant IKEA, hier, premier jour de déconfinement progressif. Les infirmières et les infirmiers quand on parle d'elles ou d'eux au JT de RTL, en Belgique, elles ou ils ont juste droit à un prénom en bannière. C'est Xavier, c'est Benjamin, c'est Sofia, c'est Virginie. Tout le monde a droit à un prénom et un nom, mais pas les infirmières et les infirmiers. Le psychologue, oui. La maraîchère, oui. Le conducteur de bus, oui. L'institutrice, oui. La ministre, bien sûr, ça c'est normal sinon c'est un crime du protocole, oui. Mais pas les infirmières et les infirmiers. C'est Xavier, c'est Benjamin, c'est Sofia, c'est Virginie. Elles et ils s'en détournent. Elles et ils continuent leur travail. Elles et ils ont autre chose à faire, à agir, à réfléchir, à rajuster, à mettre en place. Elles et ils n’ont pas un service de communication blindé d’experts pour rédiger des réponses publiques bien coupantes et enjôleuses à la fois. Elles et ils construisent la Brigade des Nurses. A mille miles des misères humaines, les files sans masque devant les magasins de brol chinois ou de fringues à deux balles, elles et ils continuent d'œuvrer, de prendre soin, sans sourciller d'un cil depuis des semaines. Derrière leurs masques quand il y en a. Derrière leurs visières quand il y en a. Les conducteurs de bus menacent de faire grève si... Pas les infirmières et les infirmiers. Elles et ils bossent. Elles et ils soignent et voient mourir. Parfois les leurs, parfois leurs collègues, mais ça on en parlera plus tard, pour l’instant, c’est « tais-toi ». Elles et ils continuent sans sourciller d'un cil. Les yeux purs et loyaux. Les mains fortes et précises. La paume douce et tendre sur la main qui s’en va. Les infirmières et les infirmiers n'ont pas le droit de faire la grève. C'est pratique, cette interdiction inscrite dans la Loi. Ce matin, aucune mention spéciale pour les infirmières et infirmiers dont, aujourd'hui, c'est la fête internationale. John Lennon n'avait pas sa langue en poche. Le 4 novembre 1963 au Prince of Wales Theatre, devant la famille royale britannique, il a dit : «  Pour notre prochain titre, est-ce que les gens installés dans les places les moins chères peuvent taper dans leurs mains ? Et tous les autres, agitez vos bijoux ! » De là à penser qu’à 20 heures, chaque soir, on agite les bijoux… Benoît Coppée - 12 mai 2020


 

 

 

 

 

 

 

Etre Plus Magazine, publie le texte "Ô, l'abeille" dans son numéro #317 de Mai 2020.

J'ai posté initialement ce texte sans titre sur ma page FB, le 21 avril.

En quelques heures, ce texte a rejoint le plus grand nombre.

Il continue sa belle vie.

Je suis heureux.

Benoît Coppée


Séance de travail en visioconférence pour "Les Aimables" série de livres pour enfants avec Nicolas Viot et Diane Drory - 29 avril 2020


Des files impressionnantes pour la réouverture des drives chez McDonald's. Annoncée lundi matin, la réouverture des drives-in de McDonald’s a eu lieu ce mardi à 11 heures. Je pensais naïvement que nous étions sortis de ce monde-là, de ce monde où le sucre qu'on biberonne au Peuple des Esclaves tue bien plus que le COVID-19. Je pensais naïvement que nous étions sortis de ce monde-là. Ce monde où, assis, le cul dans le siège d’une bagnole qui brûle du pétrole, on consomme du sucre qu'un autre Esclave, harnaché d’un casque et d’un micro, nous tend sans nous regarder en se tordant le cou. Je ne veux plus de ce monde. Je veux des trains couchettes. Je veux des potagers. Je veux des merveilles toutes simples. De la ciboulette. De la menthe. Des petits pois. Des poules et des œufs. Du pain qu'on fait soi-même avec des farines dont on sait qu'elles sont belles et bonnes. Je ne veux plus de ces avions qu’on prend comme on prend un bus. Je veux faire des ateliers confiture, couture, lecture. Je veux une recette de crêpes. Je veux un T-shirt, une chemise, un pantalon. Je veux marcher dans la forêt. Je veux faire des rituels qui rendent hommage aux saisons, aux solstices, ces choses qui nous dépassent et sur lesquelles nous n'avons aucun contrôle. Le sacré, il nous manque le sacré. La plante est sacrée. La petite fleur de ton jardin est sacrée. L'animal est sacré. L’escargot du fond de ton jardin est sacré. La vie est sacrée. Le ver de terre est sacré. L'abeille est sacrée. Ô, l’abeille. Nous aurions dû arrêter le monde illico -comme on l'arrête aujourd'hui- le jour précis où on a observé la chute de l'abeille. Je croirai dans le politique lorsqu’il annoncera que la priorité de l'Etat est de sauver les abeilles. Et qu'au départ de cette lutte, on reverra « tout ». C’est possible de « tout » revoir au départ de la protection d’une abeille. On reverra les circuits courts. On reverra les pesticides. On reverra la 5G. On reverra les valeurs du travail. On apprendra à nos enfants la beauté du travail de l’apiculteur. On reverra les fleurs, les arbres, l’eau. On apprendra à nos enfants à admirer, à respecter, à célébrer, à goûter, à discerner. Il y a autant de sortes de miels qu’il existe de fleurs. On apprendra la pollinisation. On reverra les valeurs de la solidarité. On reverra l'accueil des migrants. Un jour, j'ai tué une abeille, de peur qu'elle ne me pique. Un homme à côté de moi m'a dit : « C'est une abeille que tu viens de tuer… » Je garde de ce moment un très grand sentiment de honte. On reverra « tout ». C'est le respect qui nous manque. C’est l’apprentissage du beau qui nous manque. Viens, mon enfant, regarde l’abeille. Regarde la graine qui donne la plante.  Viens, mon enfant, regarde la plante qui donne la graine. Regarde l’abeille. Ce sont des cours d'esthétique qui nous manquent. Ce sont des cours d’apiculture qui nous manquent. Des files impressionnantes pour la réouverture des drives chez McDonald's. Belgique - 21 avril sur la Planète Terre. J’espérais naïvement que nous étions sortis de ce monde-là. Benoît Coppée - 21 avril 2020


Chez Camus et Casarès

 

[Camus]

Mon Amour chéri, mon bel orage

Je rejoins Paris dans quelques pages

Je voudrais, t’avoir seule, sans le monde autour

Le long de la baie, pardessus, l’instant du retour

 

[Casarès]

Ô mon bel Amour, heures difficiles

Avignon, succès, planches fragiles

Et ton corps, et tes mains, et tes yeux profonds

Comme au téléphone, mon chéri, viens, je m’abandonne

 

S’inviter par erreur

Chez Camus et Casarès

Stylo, enveloppe, les mots se caressent

S’immiscer en douceur

Chez Casarès et Camus

Chapeau, cigarette, les mots se sont tus

Ils sont là, ils dansent

En correspondance

 

[Camus]

Mon Amour chéri, la vie me glisse

J’arrive à Rio, la mer est lisse

Soutiens-moi, attends-moi, il faudra ronger

Un par un les jours, noir et blanc, les deux mois d’été

 

[Casarès]

Ô mon bel Amour, oh, me voici

Nous devons payer le paradis

Le gagner, le soigner, consommer nos rêves

C’est mon âme entière, eau de vie, au bord de mes lèvres

 

S’inviter par erreur

Chez Camus et Casarès

Stylo, enveloppe, les mots se caressent

S’immiscer en douceur

Chez Casarès et Camus

Chapeau, cigarette, les mots se sont tus

Ils sont là, ils dansent

En correspondance

 

Les arbres défilent, Facel Vega

Petit Villeblevin, la roue, l’éclat

Le bitume, tourbillon, déchirée la gomme

Suspendu, coupé, manuscrit, du tout Premier Homme

 

Un ami, la nuit, s’en va cacher

Tous les mots d’Amour, tous les papiers

Les excès, les parfums, et du bout des doigts

La serviette noire, à soufflet, la tendre à Maria

 

 

Benoît Coppée - 19 Avril 2020


Je tourne et retourne en boucle devant mes yeux ahuris cette séquence où notre Première Ministre évoque les Artistes et leur difficulté de confinement. Nous en sommes donc toujours à penser, là-haut, que l’essentiel qui fait un Artiste est un « besoin et une envie de s’exprimer ». Allons. Les Artistes sont ceux qui sont capables de lire dans le futur. Les Artistes ont la grâce de mettre des mots, des images, des gestes, des mélodies, des formes sur ce qui bruisse dans l’âme du plus grand nombre. Les Artistes sont des entrepreneurs qui gèrent leurs entreprises et leurs métiers avec autant de soin, de stratégie, d’ingénierie, de méticulosité et de risque que le PDG d'une multinationale. Les Artistes travaillent leurs textes de chanson comme le boulanger travaille la pâte à pain, comme le professeur donne un cours, comme le mécanicien répare une voiture, comme le docteur opère un cœur, comme l’infirmière retourne un patient COVID-19 sur le ventre pour l’aider à respirer. Les Artistes soignent leurs œuvres aussi précisément qu’on soigne le mécanisme d’une fusée destinée à rejoindre l’espace avec cinq cosmonautes à bord. Les Artistes montent des chantiers colossaux, vertigineux, des immeubles de vingt-cinq étages, sans qu’on s’en rende compte, avec des grues invisibles, avec des équipes invisibles, avec des fondations invisibles, avec des matériaux invisibles, avec de l’âme. Ils donnent à la société leurs dons. Et leurs dons participent à la création du monde. Ce qui occupe les Artistes aujourd’hui, ce sont les centaines de milliers d’heures de travail qu’ils voient se dissoudre dans l’eau noire de tous leurs spectacles annulés. Ils perdent leur travail, ils voient leurs boîtes couler, ils voient s’effondre des années de travail, ils perdent des dizaines de milliers d’euros, des centaines de milliers d’euros. 2020 est perdu. Les Artistes sont en train de construire 2021, 2022, 2023 et plus loin. Ils bossent comme des fous pendant ce confinement. Ils travaillent à tenir les barres et gouvernails de leurs navires. Ils se réunissent. Ils font des Zoom. Des Go To Meeting. Des Jitsi. Ils pleurent parfois. Ils s’encouragent. Ils tentent de rester debout. Ils ont compris que la solidarité entre eux participera à leur redressement. Ils travaillent à l’international. Ils se réchauffent de pays en pays. Ils créent des ponts. Ils bossent comme ils n’ont jamais bossé. Jour et nuit. Le « besoin ou l’envie de s’exprimer » n’est pas du tout le problème du jour. Ils se battent pour vivre. Benoît Coppée - 18 avril 2020


Manuscrit de Chez Camus et Casarès la nuit du 17 avril 2020


Quand je travaille les mots, dans la nuit, j’ai l’impression d’être un chercheur en son laboratoire. Je traque et cherche le virus. Je travaille à débusquer ce qui empêche la clarté d’une phrase ou d’un mot lui-même. De ce virus, j’examine l’ADN, les séquences, les génomes. Quand une phrase ne brille pas, parce que des virus sont là et s’agitent sur la feuille, je cherche un traitement. J’essaye un traitement. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Parfois, je me décourage. Parfois, je reprends espoir parce qu’une petite magie s’opère. Je connais une infime partie de l’Art. Je suis des millions d’artisans à travailler comme un chercheur en son laboratoire. A la recherche du beau. Benoît Coppée - 17 avril 2020


Je ferai des listes. Je prendrai ce temps. Avec un verre de vin. Avec un verre de thé à la menthe. Avec une tasse de café, du bon café, du vrai. Je retournerai un ballot de paille et je le glisserai à l’ombre d’un prunier. A toute occasion. Je ferai des listes. Avec mes semblables. Je parlerai. Oh, se parler. Je ferai voyager nos paroles aussi vite que peut se propager un virus. Je ferai des listes. Je ferai la liste de mes bras de fer personnels. Le plus consciencieusement du monde. Je ferai la liste des Lieux de Simples Choses. Où la permaculture fera le bras de fer avec l'industrie. La graine sacrée fera le bras de fer avec la graine castrée. La barque de chêne fera le bras de fer avec la croisière des mers. Le bruit de la grelinette fera le bras de fer avec le bruit de l'avion. Les livres de Camus feront le bras de fer avec les émissions vides. Une lettre manuscrite, oh la beauté de nos écritures plurielles, fera le bras de fer avec le Whatsapp uniforme. Le soin d’une lettre d’amour fera le bras de fer avec le manque de grâce. Le grain de café fera le bras de fer avec la dosette. Je ferai des listes. La liste de mes bras de fer. Oh, les bras de fer… Où le conseil presque amoureux du mécanicien de village fera le bras de fer à la désinvolte imprécision des généralistes des temples. La pierre calcaire des carrières de Meuse, difficile à tailler, difficile à poser, il faut des artisans, et si belle, fera le bras de fer avec les blocs agglomérés dégoulinants de colles torchées sans amour. Le marbre rose aux dessins merveilleux de Villefranche-de-Confluent fera le bras de fer aux plastiques dupliqués en millions d’exemplaires. Un week-end à la campagne, les bottes dans l’herbe, fera le bras de fer au city trip vertigineux. Je ferai des listes. Pour ne rien oublier. Comme quand on part en voyage. Benoît Coppée - 16 avril 2020


 

Les Lieux de Simples Choses

 

Tu te sens si solitaire

Unique à rêver

La seule âme sur la Terre

A réinventer

Les Lieux de Simples Choses

Un feu au fond de toi

Au fond toi

Un feu au fond de toi

 

Les Artistes et les Poètes

Invitent indécents

A goûter, à reconnaître

Sublimes, étonnants 

Les Lieux de Simples Choses

Un livre entre les doigts

Entre les doigts

Un livre entre les doigts

 

Ce n’est pas une ivresse

Cette douce émotion

L’amour entier se dresse

C’est un nouveau frisson

C’est bon, c’est bon, c’est bon

 

Celles et ceux que l’on emmène

D’un geste important

Retrouver l’eau des fontaines

Seront les géants

Les Lieux de Simples Choses

Un ancien près de soi

Oui, près de soi

Un ancien près de soi

 

Les avions et les croisières

Nous, on n’y croit plus

On veut des bois, des fougères

Des sentiers perdus

Les Lieux de Simples Choses

Un enfant dans les bras

Oui, dans les bras

Un enfant dans les bras

 

Ce n’est pas une ivresse

Cette douce émotion

L’amour entier se dresse

C’est un nouveau frisson

C’est bon, c’est bon, c’est bon

 

Invitons à notre table

Quelques musiciens

Qu’ils égrènent irremplaçables

De l’or en chemin

Les Lieux de Simples Choses

Un violon sous le bras

Oui, sous le bras

Un violon sous le bras

 

Saisis le temps admirable

De te réjouir

Contre la peau d’un semblable

Parfois d’en jouir

Les Lieux de Simples Choses

Un corps entre tes bras

Entre tes bras

Un corps entre tes bras

 

Ce n’est pas une ivresse

Cette douce émotion

L’amour entier se dresse

C’est un nouveau frisson

C’est bon, c’est bon, c’est bon

  

Benoît Coppée - 5 Avril 2020


Je vois surgir d’un peu partout, des morceaux choisis d’Albert Camus. Ce n’est pas tant, je crois, qu’il ait écrit La Peste et qui nous sensibilise aujourd’hui. C’est que cet auteur est un auteur merveilleux. "Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes du ciel, les visages d'été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! [...] Au sein de vos plus apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu'il y a dans l'homme une force que vous ne réduirez pas, ignorante et victorieuse à tout jamais. C'est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée." Albert Camus, L'Etat de Siège, 1948 - 5 avril 2020


Il nous faudra du lien. Du lien. Il nous faudra du cœur. Du cœur. Nous aurons traversé le temps d’avoir peur. Nous aurons traversé le temps de pleurer. Il nous faudra des moulins dont les roues tournent à nouveau dans les rivières. Il nous faudra des graines blé ancien. Il nous faudra des arbres sous lesquels s’asseoir et ne rien faire sinon se parler de tout, de rien, de la vie, des enfants, de l’amour, des anciens. Il nous faudra des pique-niques avec les enfants, les petits-enfants, au bord des chemins de cailloux blancs. A côté des coquelicots. A côté des pâquerettes. Assis dans l’herbe. Il nous faudra des petits pieds qui courent dans le sable. Il nous faudra des seaux rouges aux étoiles jaunes et des formes de toutes formes. Des châteaux de sable. Des coquillages. Il nous faudra des yeux et des pensées vers la mer. Il nous faudra des papas qui courent dans l’eau en riant. Il nous faudra des mamans qui frottent nos dos qui ont froid. Et nos petites jambes. Il nous faudra du vent. Il nous faudra du soleil. Il nous faudra des rires. Il nous faudra des amis qui courent vers nous. Benoît Coppée


A l’issue de la prochaine Assemblée Générale de la Sabam, ma société de gestion collective en Belgique, je transmettrai mon mandat d’administrateur et de vice-président du Conseil d’Administration. Je veux revenir pleinement à la poésie. A la liberté de la poésie. A sa grâce. Je veux pouvoir exprimer ce que ressent mon âme sans crainte que cette expression n’interfère. Le poète Pierre Coran m’a transmis son siège d’administrateur en 2009, il y a douze ans, en me cooptant à la place qu’il occupait. J’étais fier. J’étais responsable. J’ai mis, durant ces années, mon métier d’auteur, de romancier, de poète, entre parenthèses. Pierre Coran m’avait préparé à assumer cette fonction pendant quatre ans, dans le silence, dans la reconnaissance, dans une fraternité dirais-je. Durant mes mandats successifs, j’ai donné le meilleur de moi-même. Je chérissais déjà intimement et depuis longtemps un livre magnifique qui est l’un de mes livres préférés, une référence, un socle : « Mémorial de l’île Noire » de Pablo Neruda. Ce livre est physiquement loin de moi aujourd’hui. Il est dans les montagnes d’Espagne. Dans la très petite bibliothèque précieuse de mes montagnes préférées. De mémoire, dans l’un de ses poèmes, Pablo Neruda écrit que lorsqu’il est arrivé au sénat de son pays, c’est pour déposer -devant les hommes en cravate- la sueur, le sable, la houe des hommes et des femmes des montagnes. Avec ces beaux vers : « Ces gens qui souffrent qui sont-ils ? Je ne sais mais ce sont les miens. » J’ai toujours œuvré en ce sens. J’ai toujours cherché à être le représentant des hommes et des femmes des montagnes, la voix de ceux-là, le cœur de ceux-là, l’Artiste, l’âme du monde. J’ai œuvré à la Commission Artiste du SPF Finances pour défendre le Statut de l’Artiste, au Guichet des Arts pour construire une structure d’accueil aux Artistes, à l’association francAuteurs, à la Fédération proSpere, à l’Académie André Delvaux des Magritte du cinéma… Partout où j’ai mis les pieds, partout où je me suis assis, partout où j’ai défendu ce qu’il me semblait juste de défendre, devant mes pairs, devant les ministres, je n’ai eu qu’une seule idée en tête, une seule : être la voix de l’Artiste pour la protection de son Statut social, fiscal et sociétal. Je n’ai pas changé le monde. J’ai perdu des combats. J’ai gagné des combats. J’ai œuvré sans relâche. Dans un monde compliqué comme on l’imagine. J’ai fait ma part du colibri. Je transmettrai mon mandat dans quelques temps. Devant moi s’ouvre un demain, riche et lumineux. Et pour reprendre des vers de Neruda :

Il meurt lentement celui qui devient esclave de l'habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements
ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement celui qui évite la passion et son tourbillon d'émotions,
celles qui redonnent la lumière dans les yeux et réparent les cœurs blessés.

Benoît Coppée - 7 avril 2020


J’entends qu’on réfléchit à donner cours pendant les vacances de Pâques, qu’on réfléchit à donner cours pendant le mois de juillet. J’entends que « toutes les options seront étudiées ». J’ai l’impression de rêver. J’ai le sentiment qu’on n’a encore rien compris. J’ai le sentiment que le message que nous envoie le COVID-19 n’est pas suffisamment clair… L’Humanité est à bout de souffle, à bout de performance, à bout de défi, à bout de rendement. Elle a le dos en bouillie. Elle doit se reposer. Elle doit s’arrêter. Elle doit regarder pousser des salades, butiner des abeilles et filer la truite dans les rivières. Elle doit retourner des potagers. Elle doit soigner des vergers. Elle doit planter des graines et des arbres. Elle doit construire des feux de camp autour desquels raconter des contes, des histoires, des légendes, les épaules enveloppées d’une couverture chaude. Elle doit marcher à pas de papa et de maman sur des petits chemins de campagne, de village, de montagne. Elle doit prendre par la main. Elle doit expliquer les étoiles. Elle doit montrer les fleurs, le sable et le vent. Elle doit serrer dans ses bras les anciens qui auront survécu. Elle doit retrouver ses racines, ses rites, ses rituels, ses pays, ses poètes. Qu’on laisse les enfants et les élèves en paix. Ils ont l’âme fragile. L’Humanité aura besoin d’un temps de résilience. Les anciens devront prendre dans leurs bras. Pour rassurer. Pour aimer. Pour contenir. Nous sommes partis pour des mois, des années. Lorsque l’Humain a balancé une bombe sur Hiroshima, il a pris conscience de sa capacité de réduire la planète à un sac de farine. Il a fait marche arrière, l’Humain. Aujourd’hui, c’est pareil. On doit comprendre cela : notre Humanité est à bout de souffle. On doit faire marche arrière. J’entends qu’on réfléchit à donner cours pendant les vacances. J’ai l’impression de rêver. Benoît Coppée - 27 mars 2020


Je ne sais pas si j'ai envie de revenir dans ce monde. Dans ce monde des gens qui se promènent deux par cent comme dans un long week-end sans voiture. Dans ce monde des joggeurs qui crachent leurs morves à mes pieds. Dans ce monde des gens qui jettent à terre leurs gants de latex sur les parkings des grandes surfaces. Dans ce monde où l'on brise la vitre des voitures d'infirmières espérant y trouver quelques masques. Dans ce monde où une infirmière qui habite un bloc d'appartements est priée d'aller se loger ailleurs afin de ne pas ramener ici ce qu'elle pourrait choper là-bas. Dans ce monde où des gens volent beaucoup d'argent pour des masques que l'on ne verra jamais. Dans ce monde où les enjeux de pouvoirs continuent de faire la fête au-dessus de nos têtes. Dans ce monde où neuf ministres de la santé sont calfeutrés on ne sait où. Dans ce monde où l'on nous ment. Dans un monde où confinementosceptiques et confinementoconvaincus discutent du sexe des Anges et seront bientôt prêts pour un affrontement plus musclé. Dans ce monde qui gîte. Dans ce monde qui met genou à terre. Je ne sais pas si j'ai envie de revenir dans ce monde. Je suis bien dans ce silence. Je suis bien dans cette solitude. Je suis bien, loin des combats que je mène dans le monde des hommes. Je ne sais pas si j'ai envie de revenir dans ce monde. Dans ce tournis. Dans cette bêtise. Dans cette insolence. Dans cette misère. Oh, il y a des endroits du monde que j'adore. Oh, il y a des âmes que j'adore. Oh, bien sûr, il y a la poésie et les poètes. Je ne sais pas si j'ai encore envie de côtoyer autre chose que la poésie et ses poètes, l'âme des hommes et des femmes qui cherchent les couleurs du vent. Je ne sais pas si j'ai envie de revenir dans ce monde arrogant comme une sirène de police. J'ai envie de calme. J'ai envie de rien. J'ai envie de fleurs. J'ai envie d'une salade qui pousse. J'ai envie d'un mur qui se monte, d'un mortier qui se retourne, d'une pelle qui fait mal aux mains. J'ai envie d'un vol d'oiseaux dans le ciel, d'un éclair de soleil dans mes yeux, d'un mal de dos à la fin d'une journée de moissons. J'ai envie d'une tartine de miel. J'ai envie d'une tisane des fleurs de l'arbre au bout du chemin. J'ai envie des oeufs de mes poules. J'ai envie de moudre des grains de café dans un moulin à main. J'ai envie d'écrire des lettres avec un stylo. J'ai envie de coller un timbre sur une enveloppe. J'ai envie de transmettre aux poètes ce que d'autres poètes m'ont transmis. J'ai envie d'apprendre les plantes comestibles et les herbes médicinales. J'ai envie de prendre deux mois pour rejoindre à pieds les montagnes d'Espagne. J'ai envie de faire mon pain avec la farine blé ancien du Moulin de Fanny. Je ne sais pas si j'ai envie de revenir dans ce monde. Je suis bien dans le silence. Je suis bien dans cet isolement qui me protège de bien plus de choses que d'un virus. Je ne sais pas si j'ai envie de revenir dans ce monde. Mon coeur sera toujours ouvert à la poésie et aux poètes. Il se ferme doucement, sans bruit, à l'indécence. Avant de vouloir changer le monde, je vais changer mon monde. Je sais, dans cette révolution, que j'aurai plein d'amies et pleins d'amis. Benoît Coppée - 24 mars 2020


L’être humain me désespère. On ne prend pas ce problème à bras le corps. On se croit plus fort que lui. Nous avançons avec des semaines de retard. Des études démontrent que le COVID-19, même fragile, possède une durée de vie sur le sol, le plastique, l’inox, le carton, le métal, le cuivre, le verre, le bois, les vêtements… Qu’attend-t-on pour passer à la phase « désinfection » ? Désinfection de nos lieux de vie à nous, construction de « sas » entre le circuit « sale » (l’extérieur) et le circuit « propre » (l’intérieur) de nos habitations, invitations d’experts en hygiène hospitalière sur les plateaux de télévision pour expliquer comment -avec des moyens simples- on peut nettoyer et désinfecter des surfaces, comment on peut aménager un circuit « propre » et un circuit « sale » dans une habitation. On ne prend pas ce problème à bras le corps. On se croit plus fort que lui. Il y a le scandale des masques dont il faudra parler plus tard. Il y a le scandale de la passivité pédagogique dont il faudra aussi parler plus tard. Je défie quiconque de me dire que j’ai tort sur la question de la désinfection. Pour désinfecter une ambulance après le transfert d’un patient porteur de COVID-19, le personnel traite toute l’habitacle de soin avec trois fois la dose de désinfectant habituel. Pendant ce temps-là, nous, on nous demande de ne pas trop « flâner dans les parcs ce week-end », c’est la seule directive officielle de ce vendredi soir… On se retrouve lundi matin. Le Canada, en revanche, est très pertinent et proactif sur la question de la désinfection. Ici, je ne sais pas ce qu’on attend. Je ne sais vraiment pas. L’être humain me désespère. Benoît Coppée - 21 mars 2020


Lorsque je suis malade, j’ai pour habitude de questionner le message que m’envoie mon corps. Le langage de mon corps est souvent « en avance » sur ma vie et peut m’apparaître en pleine clarté « plus tard ». Comme si mon corps traduisait les phrases que mon âme éprouve des difficultés à nommer. Notre humanité est-elle en train de vivre le même phénomène ? Que viendrait nous dire ce Corona ? Que chercherait-il à nous signifier ? Quel monde nous obligerait-il à revoir ? Quelle injonction psychique viendrait-il nous sommer de prendre en compte ? Le Corona nous fait mettre genou à terre. Nous avons bien du mal à œuvrer en ce bras de fer. Il nous dépasse. Ma poésie me dit qu’il est nécessaire d’écouter le message que nous envoie le Corona. Comme s’il y avait une sagesse là-dedans. Il nous envoie un électrochoc rude, sans concession, qui obligera notre humanité à se reposer, à prendre soin d’elle, à interroger sa façon de vivre, ses comportements, sa course. Un électrochoc. Violent comme les électrochocs. C’est ma poésie qui dit ça. Benoît Coppée - 15 mars 2020


Je n’ai pas encore trouvé les mots qu’il faut pour exprimer le fond de ma pensée s’agissant de ceux et celles qui, hier soir, sont sortis comme si c’était jour de fête, jour de Nouvel-An, cotillons et paillettes. Ce furent des comportements d’une idiotie noire. Ce furent des comportements meurtriers. Ce furent des comportement destructeurs. Certains jours, je ne comprends pas l’Homme et la Femme. Je ne comprends pas comment il est possible de faire publicité de ces comportement. Je ne comprends pas le sens que je dois donner à cette publicité qui m’explose au visage sous forme de photos sur ma page FB. Du personnel soignant est en train de se battre. Des Hommes et des Femmes sont en train de mourir. D’autres, ont fait la fête, continuant, en pleine conscience, de faire se propager le virus. Si on compare cette totale évidence aux nombreux dossiers sensibles qui nous préoccupent autour de la planète, il reste à l’Humanité que nous sommes un immense et long chemin à parcourir. Benoît Coppée - 14 mars 2020


Une catégorie professionnelle qui sera très lourdement impactée par les mesures nécessaires prises pour lutter contre le Corona seront les Artistes de la scène. Comédiens, circassiens, chanteurs, musiciens… Certaines et certains jouaient leur vie et des années de travail, dans des festivals, sur des scènes belges ou françaises, moments préparés, espérés et attendus depuis des mois voire des années. A l’instant d’écrire ces mots, j’entends qu’au Québec c’est pareil et que les artistes sont, là-bas aussi, en état d’urgence… Je veux adresser à chacune et chacun l’expression de ma grande douleur d’entendre et de lire vos colères, vos rages, vos tristesses, vos peurs. C’est le temps de la vraie solidarité, maintenant. C’est le temps de se dire que ce qui ne pourra pas être dans les prochaines semaines doit déjà se préparer, au cœur à cœur, pour « juste après ». Créer des liens. Inventer les reports. S’organiser pour cela. A nous, public, alors, plus tard, lorsque les mesures seront levées, de consommer, en ces temps-là, plus de culture et d’humanité que jamais. Benoît Coppée - 13 mars 2020